A quoi sert une monnaie complémentaire ?
A la suite des 3èmes
rencontres nationales des porteurs de projets de monnaie locale
complémentaire (MLC) qui ont eu lieu à Romans sur Isère (Drôme) en juin
2011, l'un des participants se demandait encore "A quoi sert une MLC
?". Dans un premier temps, je lui avais fait une réponse très brève :
la voici un peu plus développée.
De
quelle utilité parlons-nous ? De l’utilité
sociale quand elle ne se
réduit pas au seul intérêt économique. Ce qui ne veut pas dire :
pas d’intérêt économique du tout ; mais juste l’intérêt économique
remis à sa juste place, qui n’est ni première ni centrale.
Qui pose la question ?
- Les militants des
alternatives (altermondialisme, décroissance, transition…) qui se
trouvent souvent à hésiter entre la tentation du refus pur et simple de
la monnaie (« c’est du fric ») et la possibilité
d’expérimenter (« changer les échanges »). Certains ont déjà
l’expérience d’une monnaie locale de type SEL (mais elle n’est pas
complémentaire, non-convertible en euro).
- Les prestataires
déjà
habitués aux cartes de fidélité ou aux tickets restaurants, qui sont
des monnaies complémentaires (mais elles ne sont pas locales).
- Les utilisateurs
qui
sont souvent prêts à « jouer le jeu » mais qui ont du mal à
voir vraiment l’intérêt de faire ses achats en « jouant au
Monopoly ».
Finalement, tous se demandent si cela vaut le coup, en comparaison de
l’euro et de sa simplicité d’utilisation (quand on en possède !),
d’avoir dans sa poche une deuxième monnaie, qu’il n’est pas si facile
de se procurer (seulement dans des « comptoirs d’échange »),
qui ne circulent qu’au sein d’un périmètre restreint de prestataires,
qui ne concernent que des biens et services étiquetés
« éthiques ».
Peut-on faire une réponse unique et
commune à toutes les MLC ? Non. 1/ Parce qu’il n’y a pas
qu’un seul type de MLC : on peut même les ranger en
« générations ». 2/ Parce qu’une MLC appartient rarement à
une seule génération et que chaque projet de MLC a donc sa propre
généalogie.
C’est pourquoi les réponses ici proposées tiennent d’abord au projet
initié sur le bassin de vie Romans/Bourg de Péage depuis mai 2010.
- De la première réunion, le 3 mai 2010, au lancement de la
Mesure, le 28 mai 2011 : première phase, celle des
explorations, des fondations et des constructions.
- Nous sommes aujourd’hui dans la seconde phase : celle
de la
mise en route, celle des consolidations, celle aussi de nouvelles
explorations. Combien de temps va-t-elle durer ? On peut
raisonnablement compter sur une bonne année : raviver les
enthousiasmes, rattraper les premières déceptions, faire patienter les
impatients, augmenter le nombre des prestataires et des utilisateurs…
- Finalement, la mise en place d’une MLC, c’est au moins
deux années d’élaboration.
Et quand
nous voyons à quel point nous ne comprenons plus du tout aujourd’hui le
projet comme nous croyions l’avoir compris l’an dernier, nous ne
pouvons que présager que, dans un an, les choses auront encore beaucoup
vécu. Et c’est tant mieux, car au cœur du projet de la Mesure, il y a
bien une dimension « d’expérience ». « Expérimentation
sociale », « utopie concrète » : pédagogie qui
commence par le Faire, et qui élabore une compréhension au fur et à…
Mesure.
Pour les « activistes » d’un
projet de MLC, quel « engagement » ?
Par « activiste », nous entendons les « membres
actifs » de l’association « commune-Mesure ». Ils ont
des degrés d’engagement divers mais un trait commun les relie :
plutôt que de s’installer dans le « contre », ils préfèrent
tenter le « pour » ; la construction et
l’expérimentation plutôt que la protestation stérile. Et ce
« pour », ils pensent qu’il dépend d’abord de leur propre
initiative, de leur propre innovation.
- Reprendre la maîtrise
citoyenne
de l'usage de la monnaie. La monnaie courante, c’est à la fois
très simple dans son utilisation et très compliqué dès que l’on essaie
de s’expliquer d’où vient l’argent, qui le crée, d’où vient le crédit,
à quoi sert une banque… Oser se lancer dans l’aventure d’un projet de
MLC, c’est finalement pour les citoyens le meilleur moyen de
s’approprier les réponses. Car les voilà obligés d’imprimer des
billets, de s’assurer de leur infalsifiabilité, de garantir les dépôts,
bref de créer de la monnaie. Et là de découvrir toute la dimension
« magique » de la création monétaire : car une MLC
double, « comme par miracle » la masse monétaire en
circulation. C’est l’occasion de découvrir qu’une simple association
citoyenne peut se réapproprier cet usage, aujourd’hui confisqué par les
établissements bancaires, obsédés non plus de rendre service à leurs
usagers mais d’enrichir leur actionnaires. Dans cette « reprise
citoyenne », c’est le Faire qui détermine le Comprendre (aux
« Ecoles de la Mesure », c’est la pratique réelle qui est
transmise, pas une théorie abstraite).
- Beaucoup des membres de l’association de commune-Mesure sont
membres d’autres associations, déjà engagés diversement dans des
alternatives : ressourcerie, amap, SEL, recyclerie, coopératives…
Une MLC n’est-elle pas le moyen par excellence pour relier des initiatives de Transition
sur un territoire/bassin de vie/Cité ? C’est en ce sens qu’une MLC
fonctionne comme un « signe de reconnaissance », comme un
« label » défini par les valeurs de la Charte et les critères
de la Convention. Une MLC ne relie pas seulement
« l’existant » : elle a un formidable potentiel
d’ouverture aux « consomm’acteurs » et aux
prestataires : rien qu’en leur fournissant une
« interface » qui ne se réduit pas à une simple (et pauvre)
relation d’achat.
Pour les prestataires d’un projet
de
MLC, quel « intérêt » ?
Les prestataires peuvent être des commerces, des associations,
des producteurs, des professions libérales. Ils acceptent que leurs
prestations (biens, services, cotisations…) soient payés en MLC. Ce
sont les seuls qui peuvent reconvertir leur MLC en euros (pour payer
par exemples taxes et factures).
- Donner un surcroît de sens à leur activité professionnelle.
Nous
avons découvert avec (bonne) surprise que nous nous trompions si, lors
de nos rencontres avec les prestataires nous mettions en avant le seul
intérêt économique d’une MLC (grosso modo, intégrer un réseau fidélisé
et captif) aux dépens de toute la dimension éthique du projet. Les
prestataires qui intègrent le réseau ont davantage un
« métier » qu’un « travail » et ils entendent en
participant à notre « espérience » non pas d’abord en
« profiter » par intérêt pécuniaire mais d’abord y gagner une
satisfaction « sociale ». Une MLC n’a pas pour but
d’augmenter le pouvoir d’achat mais de « redonner du pouvoir à
l’achat » ; car finalement, ce qui n’a qu’un
« prix » n’a pas beaucoup de « valeur ».
- Intégrer un réseau labellisé éthique. C’est aujourd’hui plus
un
espoir qu’une réalité ; d’abord parce que le réseau des
prestataires n’en est qu’à ses débuts. Et puis il ne s’agit pas de
créer un « entre soi » des prestataires, ceux qui seraient
les « bons ». C’est pour éviter un tel piège que les critères
d’acceptabilité des prestataires ont été élaborés pour refuser un tel
clivage. D’abord, il n’y a pas un seul critère mis en avant mais
quatre : relocalisation, écologie, social, humain. Ensuite, les
réponses, ce n’est pas « oui/non » mais : « oui/en
cours/non/pas applicable/nous ne savons pas faire ». Cette
progressivité de l’engagement côté prestataire est essentielle.
Pour les utilisateurs d’un projet
de
MLC, quelle « motivation » ?
- Réorienter sa consommation
vers un réseau labellisé éthique : en utilisant une MLC, un
consommateur sait que son acte d’achat n’est pas/plus neutre. Acheter
devient un « choix », celui de ne pas consommer n’importe où,
n’importe quoi, chez n’importe qui. Il ne faut pas cacher – surtout
quand le réseau est dans son commencement – que l’achat supporte dans
ce cas une certaine contrainte : car il faut avoir pensé à
l’avance à convertir des euros en Mesure, avoir éventuellement modifié
son trajet, modifier ses habitudes (ne pas se contenter de faire au
plus vite, au plus simple). Côté utilisateur, il y a une sorte de
« pari » ( sur le modèle du panier Amap) : le plaisir de
constater que la liberté a d’autant plus de goût qu’elle est assumée,
choisie, construite.
- D’autant que pour une telle réorientation de la
consommation, un
simple annuaire « éthique » des prestataires engagés pourrait
suffire. Mais cette réorientation de l’achat ne concerne que l’usage de
la Mesure, c’est-à-dire, concrètement, l’usage des coupons émis par
l’association : mais que deviennent les euros déposés ? Ils
vont abonder un « fonds de garantie ». Demandons-nous alors
ce que nous pourrions faire de ce fonds de garantie ? Il pourrait
être intégralement déposé sur un compte bancaire et fructifier. 1/ Le
fonds de garantie est déposé au Crédit Coopératif et il sert à financer
des projets soutenus par la NEF. C’est déjà bien mais insuffisant. 2/
Pourquoi ne pas « fractionner » le fonds de garantie
(c’est-à-dire en laisser partie en dépôt, partie se le
réapproprier) ? Par exemple, si nous fractionnons le fonds de
garantie à 50% pour un encours de 100 000 €, notre association pourrait
alors disposer d’un fonds de 50 000 €. Pour en faire quel usage ?
Ce que nous voulons. Et comme le projet est un projet
« éthique », une réponse s’impose : pour en faire un usage « éthique »,
par exemple financer des micro-crédits pour des micro-projets eux-mêmes
« éthiques ». L’utilisateur pourra librement décider et
choisir le projet qu’il voudra directement aider. Il pourra par exemple
décider d’utiliser sa part fractionnée pour intégrer une coopérative
d’épargne solidaire sur le modèle d’une CIGALES. Ou il pourra
« confier » sa part fractionnée à l’association
commune-Mesure qui elle-même répartira cette somme entre les adhérents
qui auront déposés des projets : cela bien évidemment à un taux de
0%, car l’association n’a nulle vocation à devenir un établissement
bancaire (de toutes façons elle n’en aurait pas le droit). Cerise sur
le gâteau : faire micro-crédit à 0%, c’est avoir la possibilité de
donner des Mesures sans une contrepartie préalable en euros. Il y a
ainsi deux manières d’obtenir des Mesures : par une entrée
« euros » (par une « conversion »), par une
activité sociale financée solidairement pas les « associés »
de commune-Mesure.
Qu’il soit « engagement », « intérêt » ou
« motivation », l’usage d’une MLC ne permet pas une réponse
simple, valable pour tous les participants du projet. Et c’est tant
mieux car cette diversité et cette hétérogénéité des
« entrées » garantissent son « ouverture ». C’est
un projet « citoyen » (relocalisation, ESS), est-ce que cela
veut dire que les « institutions » en sont exclues ?
Pour les « institutions »,
quel « pouvoir » ?
Dans le « rapport aux institutions », il y a deux façons de
penser et concrétiser un projet de MLC. Du haut vers le bas (top-down)
ou du bas vers le haut (bottom-up) : descendant ou ascendant. Le
projet SOL est un projet descendant. Le projet romanais est un projet
ascendant. Il peut exister des formes hybrides.
Un projet ascendant n’est aucunement un projet hostile aux
« institutions » (institutions politiques telles qu’une
municipalité, une région… ou institutions de l’ESS) ; seulement,
il veut commencer par les innovations des citoyens plutôt que par
celles des « élus ». Dès que le projet est suffisamment lancé
et à partir du moment où les « institutions » accordent leur
reconnaissance à une démarche dont elle n’ont eu ni l’initiative ni la
maîtrise alors il est possible d’intégrer les
« institutions » au projet. C’est non seulement possible mais
c’est aussi doublement légitime : d’une part, être
« élu » c’est avoir été choisi pour avoir la charge et la
responsabilité de l’action publique, au sein d’un bassin de vie ;
d’autre part, les financements que l’ont dit « accordés »
proviennent quand même de tous les citoyens eux-mêmes (directement ou
indirectement).
- Soutenir techniquement
des projets d'initiative
citoyenne :
pour communiquer, mais aussi en autorisant l’usage de la MLC pour
payer des « services territoriaux » tels que la médiathèque,
la cantine, la piscine… On peut aller plus loin et penser un
partenariat avec les « services sociaux » pour organiser, par
le moyen privilégié de la MLC, la rencontre des besoins insatisfaits et
des ressources inutilisées.
- Soutenir financièrement
des projets d'initiative
citoyenne :
garantir les prêts à 0%, verser une aide écologique en MLC… Toute
initiative de relocalisation est une « bonne affaire locale »
pour une « institution » ; et réciproquement : dans
la mesure où il ne s’agit que d’aider à l’investissement (et non au
fonctionnement car un projet de MLC doit assurer sa pérennité
indépendamment de tout aléa électoral), une « institution »
peut aussi proposer des subventions.
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